Cet album est un chef d’œuvre.
Nous sommes en 1980 et il n’est rien sorti cette année-là que l’on puisse sérieusement songer à mettre en concurrence avec Heaven & Hell.
Judas Priest a pourtant produit British Steel et si c’est album est par la suite devenu un classique, ce n’est pas pour rien. Oui mais
voilà. Iron Maiden était peut-être encore un peu vert. Motörhead a produit Ace Of Spades, dont le succès l’encombre
encore aujourd’hui. Mais Motörhead, c’est la frange extrême de la scène de l’époque et on ne joue pas dans la même catégorie. Et au demeurant, ce n’est pas faire insulte à Lemmy que de repérer
une ou deux faiblesses dans cet album, chose qui est rigoureusement impossible avec Heaven & Hell.
C’est tout simplement le meilleur Black Sabbath qui ait jamais été produit et l’énoncé de cette vérité massive peut bien faire s’étrangler les
inconditionnels d’Ozzy, cela ne change rien à la réalité des choses.
Ceux-là ont boudé l’album à sa sortie : ce n’est pas leur grand homme qui y chante. Ceux-là ont pris leur revanche par la suite et aujourd’hui, pour les puristes
/ révisionnistes du metal, le seul vrai Sabbath est celui qui fut chanté par Ozzy.
En 1980, il n’est plus là. Ejecté du groupe une première fois, il en a été éjecté une seconde et celle-ci fut la bonne. Receuilli par Sharon
Arden, la fille du manager de son ancien groupe, et épaulé par le jeune Randy Rhoads, guitariste prodige, il prépare sa revanche. Enfin, on lui préprare. Miss Sharon
va lui concocter un plan de carrière qui va se révéler infaillible : dès le milieu des années 80, Ozzy vole de succès en succès et cela ne s’est plus démenti jusqu’à aujourd’hui.
Il s’agit bien d’une revanche. Entre Ozzy et les Sabs, il ne peut désormais y avoir que la guerre et cette guerre, en 1980, c’est Iommi qui est
sur le point de la gagner. Avec la production d’Heaven & Hell, il écrabouille littéralement tout velléité de concurrence.
Ce sera sans suite.
Tandis qu’Ozzy s’en ira tutoyer le succès, Iommi entraînera Black Sabbath dans une longue agonie qui connaîtra enfin son épilogue un beau soir (ou plutôt deux) de
décembre 1997. Ozzy va bénéficier du professionnalisme sans faille de la femme qui l’a choisi pour la vie. En face, Iommi se laissera écraser, étouffer par sa propre légende et ne pourra tout
simplement plus fournir.
En 1980, on n’en est pas là et c’est même tout le contraire qui s’annonce : Ozzy est une épave et Iommi triomphe. Mais ça intéresse qui ? Qui à l’époque a suivi
les péripéties de la première agonie de ce qui apparaît comme un dinosaure des seventies finissantes ? Qui a acheté Technical Ecstasy (1976) et
Never Say Die (1978), à peine des albums, surtout le second, plutôt des symptômes ?
Qui attendait le séisme que produit Heaven & Hell quasiment dès le jour de sa sortie ?
Car tout cet album est énorme, gigantesque, une tonitruante réussite, une leçon magistrale et je vais manquer de superlatifs.
Il y a d’abord le son. C’est toujours aussi lourd mais c’est devenu bien plus clair en même temps. Le son a été actualisé, ce n’est pas un dinosaure qui vous
parle mais un groupe de heavy metal – pour l’époque – velu. Il y a du métier aux manettes en la personne de Martin Birch, bien connu alors pour avoir travaillé entre autres
avec Deep Purple. Made In Japan (1972), c’est lui. Heaven & Hell aussi, désormais. Et puis
son contrat honoré, monsieur Birch s’en va se consacrer à son rendez-vous suivant : il n’a pas pu produire le premier Iron Maiden pour des raisons d’emploi du temps, il va se rattraper et
s’occuper de la suite de la carrière du groupe car il croit très fort en leur potentiel. Le reste, comme on dit, appartient à l’histoire.
Heaven & Hell, c’est donc Martin Birch. C’est aussi et surtout Black Sabbath, ou plutôt les trois quarts de Black Sabbath.
Et c’est d’abord Tony Iommi, le roi du riff, le monsieur qui a inventé le heavy metal, rien que ça, celui qui est responsable, au bas mot, de quatre-vingt pour
cent du répertoire du groupe. Réécoutez tout cela, tout est là, tout est enregistré, réécoutez donc cette avalanche de riffs, de plans, d’idées de rythmiques toutes plus épaisses les unes que
les autres, ces arrangements, ces compositions mémorables, tout cela c’est Iommi et cela a de quoi flanquer le vertige. A l’époque, ça flanquait volontiers la frousse.
A la basse, Terry « Geezer » Butler. La pile électrique du groupe. Celui qui faisait le spectacle les soirs où Ozzy, trop cramé, se contentait de
n’assurer que le chant. C’est aussi le principal parolier du Sabbath. Tous ces thèmes obscurs, ces phrases à double, à triple sens, ces références alambiquées à des réalités inquiétantes, tout
cela, c’est lui. Paranoid, c’est lui. Désolé pour ceux qui croyaient encore qu’Ozzy… Oui, c’est vrai, il a écrit Sweet
Leaf. Enfin, les paroles. Butler est un bassiste à la fois énergique et très mélodique et son statut de parolier n’est pas sans incidence sur la suite des événements.
A la batterie, Bill Ward, que la dépendance à l’alcool a rendu fragile. Fragile au point de ne pas supporter longtemps l’absence de son ami Ozzy
et fragile au point de réussir à se convaincre que la loyauté commande de quitter le groupe à son tour. En signe de solidarité, produisant ainsi le premier signe avant-coureur de la catastrophe
à venir.
Bien sûr, Sharon Arden, en charge des intérêts de son mari, n’ouvrira pas la porte et Ward ne deviendra jamais le batteur d’Ozzy. Sharon a autre chose en tête que
d’accueillir les amis en détresse de son mari. Il n’y a pas marqué « Armée du Salut » ici ! Sharon s’occupe de faire de son mari une star, mieux : une icône. Elle y réussira entre autre parce
qu’elle ne s’est guère soucié de lui fournir des compagnons de beuverie.
Alors Ward reviendra à celui qui veut bien le reprendre à ses côtés. Il reviendra un temps à Iommi, à Black Sabbath, avant de décider qu’il est décidément trop
usé pour tout cela, qu’il est temps de décrocher. Il répondra encore présent un beau soir (ou plutôt deux) de décembre 1997, lorsqu’il s’agira de boucler la boucle. Et pour lui, elle le sera.
Et il aura raison.
Mais pour l’instant, il est là et bien là et l’alchimie entre lui et Iommi fait merveille tout au long de l’album. Il y a des gens pour croire que Black Sabbath
n’est rien sans Ozzy. Erreur. Double erreur. D’abord, s’ils ont écouté cet album, ils n’ont pas entendu sa leçon. Ensuite, le plus authentique Sabbath, c’est l’alliance entre la guitare d’Iommi
et la batterie de Bill Ward. Ces deux-là produisent un son unique. Une sorte, non pas de décalage mais plutôt de... suspension... cette manière de jouer tout au fond du temps... On n’a plus
jamais réentendu cela par la suite, pas même dans les albums officiellement estampillés « Black Sabbath ».
Et puis il y a le remplaçant d’Ozzy, c’est Ronnie James Dio. Il vient de Rainbow, il a troqué un Blackmore pour
un Iommi, on peut sourire et penser qu’il apprécie les caractères difficiles. En fait, il n’a pas fini son apprentissage. Il va le parfaire pendant les deux années qu’il passera chez Black
Sabbath puis se sentira prêt à lancer sa carrière solo.
Ronnie James, c’est la plus belle voix du metal, tout simplement. On peut citer l’extraordinaire Rob Halford mais ce dernier n’a pas ce coffre.
On évoque parfois Bruce Dickinson, mais c’est faire là référence aussi bien au charisme qu’à l’énergie. Si l’on cause voix, il n’y a pas de concurrence possible. Au plus, on
pourra pinailler.
Et encore aujourd’hui, bien que l’étoile du personnage a quelque peu pâli, Wendy Dio n'ayant pas fait les choix de Sharon Osbourne, sa voix reste
toujours aussi extraordinairement puissante et précise.
Il y a un hic pourtant, avec Dio : c’est un parolier très talentueux, aux métaphores fouillées mais immédiatement évocatrices. C’est « Geezer » Butler qui va
faire la moue. Voilà que le petit nouveau vient jouer sur ses plates-bandes. Voilà qu’il est même en passe de se révéler le meilleur à ce jeu-là. Très vite, Butler tient Dio en suspicion. Mais
il n’affrontera jamais vraiment Ronnie James, il laissera ce soin à Iommi. Ce jour-là, ça va fumer et aujourd’hui, près de vingt-cinq ans plus tard, les cicatrices n’en sont toujours pas
totalement refermées.
Nous sommes en 1980 et nous n’en sommes pas encore là. L’alchimie, comme on dit, entre les quatre fonctionne à merveille. En fait, ils sont cinq, avec Martin
Birch, et tout fonctionne fabuleusement bien. En fait, ils sont six.
Mesdames, Messieurs, laissez-moi vous présenter Geoff Nichols, l’homme de l’ombre.
Qui connaît Geoff Nichols ? Qui sait que le guitariste / chanteur de l'obscur Quartz va se faire discret claviériste pour accompagner toute la
fin de carrière de Black Sabbath ? Qu’il sera toujours là, dans l’ombre d’Iommi, toujours prêt à donne le coup de main qui va bien, allant même jusqu’à collaborer à l’écriture de certains
morceaux ?
Par le passé, il était déjà arrivé que le groupe loue les services d’un clavier pour rajouter de l’ambiance ici, renforcer quelques arrangements là, etc. Rien de
nouveau donc avec l’entrée en scène de Geoff Nichols. Une petite nouveauté toutefois : jamais un claviériste n’avait encore eu une telle importance dans la musique du Sab. En effet sur l’album,
ses interventions, si elles ne sont jamais envahissantes, sont loin d’être anecdotiques. Il sait que mise en scène veut dire et du coup, sur certains titres, il rajoute carrément une dimension
supplémentaire à la musique. En était-il besoin ? Les compositions sont définitives : de Children Of The Sea à Die
Young, c’est de l’Himalaya qu’il s’agit mais il faudrait tout citer. Une telle réussite, une telle constance, c’est proprement ahurissant.
Et Geoff Nichols, donc. Qui en rajoute. C'était l'Himalaya, désormais, on est dans la stratosphère.
Ce qui est le plus surprenant, avec Nichols, c’est qu’une fois les sessions terminées, il reste. Et il part en tournée avec le groupe. Et les années passent. Et
les albums tombent. Il reste.
Homme de l’ombre, c’est celui qui joue du clavier caché là, mais si regardez bien sur le côté de la scène, à peine éclairé par un pâle lumignon. Combien sont-ils
à ne l’avoir découvert qu’au moment où le chanteur l’appelle à venir se montrer, viens par là qu'on te voie un peu, devant un public presque gêné de ne pas savoir quoi faire de ce personnage
dont on a peine à comprendre qu’il était là depuis le début du set, ces nappes de clavier, mais bien sûr, c’était lui !
Cherchez-le sur les notes de pochettes et auparavant, équipez-vous de vos meilleurs yeux ! Quand il est cité, son nom apparaît en tout petit ! Mais il est là et
il sera là jusqu’à la fin et même à la toute fin puisqu’il sera convié, honneur suprême !, à mettre à mort la bête un beau soir (ou plutôt deux) de décembre 1997.
Geoff Nichols est un mystère : quid de son ego ? de sa personnalité ? de sa carrière ?
Son mystère rejoint celui de son patron Tony Iommi, un personnage difficile, volontiers mal vu. Accusé de tout et de n’importe quoi : il serait tyrannique,
égocentrique, peu à l’écoutes des autres, que sais-je encore… Ils l’ont critiqué, descendu parfois et pourtant, ils y reviennent, tous, un jour ou l’autre. Même Ronnie James a fini par revenir
au bercail avant de repartir encore plus furax que la première fois. Même Ozzy a fini par réclamer le droit de se proclamer son ami alors que s’il y en a un des deux qui aurait besoin de
l’autre, a priori, ce n’est certainement pas Ozzy ! Même Ian Gillan s’est laissé fasciner un temps avant de retrouver ses esprits mais de se révéler incapable, finalement, de
dire du mal du personnage. Et qui a plus descendu Iommi que son vieux complice Butler ? Qui n’avait pas de mots assez durs pour ce « vieux crouton » d’Iommi ? Et qui a fini par y revenir, par
deux fois ? Bon d’accord, la deuxième fois, il a pris soin de se cacher derrière les projets de Sharon Osbourne, car oui, il jouait chez Ozzy à l’époque. Comme on se retrouve !
Et pourquoi finir par cette digression en forme d’évocation vaguement malsaine de vieux règlements de compte ? Pourquoi si ce n’est parce que cela permet d’en
finir avec Tony Iommi, cela permet d’en finir par Tony Iommi, un homme qui s’est perdu longtemps avant de se retrouver récemment, merci Glenn Hughes, un homme qui a erré mais
qui aura inventé le heavy metal, ce qui n’est pas rien, et qui aura composé, produit des albums mémorables, une paire de chef d’œuvres, n’ayons pas peur des mots, ainsi que celui-ci,
Heaven & Hell, un chef d’œuvre absolu, n’ayons pas peur des mots.